Poker Omaha, de Sam Farha
Actualité, Librairie
Il n’existe pas une littérature abondante sur le Omaha, aussi lorsqu’un livre est publié en français, les amateurs de la variante, ou les curieux, n’ont pas tort de se jeter dessus. Surtout lorsque c’est signé du nom d’un high staker mondialement connu, Sam Farha, habitué des plus grosses parties et détenteur de trois bracelets WSOP en Omaha. Des détails importants car s’il est une discipline où l’écriture de livres couplée à l’absence de palmarès est incomprise et motif de sarcasme, c’est bien le poker. En France, la communauté des joueurs est un milieu très fermé d’initiés qui ne tolèrent pas que l’on s’octroie des droits illégitimes, comme celui « d’enseigner » ce jeu alors que rien de concret ne l’y autorise. C’est l’une des raisons qui font de François Montmirel un auteur comique pour beaucoup.
Avec Sam Farha, la question ne se pose pas et c’est donc avec une certaine confiance que l’on accepte d’ouvrir son livre. Une confiance teintée néanmoins d’au moins un a priori, inévitable lorsqu’on aborde ce joueur, connu pour être un gambler plutôt qu’un théoricien froid et mathématique. D’ailleurs, lui-même ne s’en cache pas et son livre ne manque pas de rappeler à plusieurs reprises que Farha n’est pas un joueur conventionnel. La lecture de Poker Omaha tranche considérablement avec celle du livre, par exemple, de Jeff Hwang, qui lui est absolument et strictement théorique, proposant des grilles mathématiques, des calculs, et de la mise en situation intellectuelle. Dans le livre de Farha, nulle grille, sinon celles ajoutées en fin de volume par l’éditeur, François Montmirel, auteur d’un important travail de calculs d’équités des mains en Omaha. Pas davantage de pourcentages à ne plus savoir qu’en faire ; non, Farha joue à l’ancienne. Non qu’il ne tienne pas compte des éléments de théories mathématiques, mais son style de jeu hyper-agressif lui permet de rendre à la pratique de ce jeu la part humaine et psychologique que l’émergence de la nouvelle génération matheuse a pu faire oublier quelques temps.
Farha produit un livre au langage clair, qui parle autant aux tripes qu’au cerveau, rendant la lecture plus coulante et agréable que celle du livre de Hwang par exemple. Les anecdotes qu’il nous livre sur des mains jouées par lui dans les grosses parties, et notamment le Big Game du Bellagio, ne sont pas sans ajouter au texte un intérêt supplémentaire. La lecture est susceptible de faire ressentir, à l’égard de l’auteur, une sympathie presque familière, conséquence sans doute d’avoir vu le joueur évoluer dans de nombreuses parties télévisées, comme les cash game hautes limites en NLH de High Stakes Poker, où précisément son style agressif « gambler » a largement donné la mesure de son audace. Son allure vestimentaire, veste de costard, lunettes noires et cigare en bouche, bagouzes or massif, est loin de venir contredire le fameux a priori dont nous parlions plus haut … Finalement, c’est vrai que ses conseils sont conformes à son style de jeu, que les pistes qu’il lance peuvent surprendre le lecteur de Hwang. On peut reproche au livre de Farha d’avoir été écrit … par Farha ! C’est-à-dire un homme qui a depuis longtemps quitté les petites parties et les habitudes qui leur sont inhérentes, oubliant au passage que l’essentiel des lecteurs de son livre ne sont évidemment pas des joueurs confirmés (sinon ils n’auraient pas besoin d’un ouvrage pédagogique sur le Omaha), et que ces joueurs débutants, balbutiant, irréguliers, ont davantage besoin d’être incités à la mesure –au moins le temps de prendre leurs repères et de s’aguerrir- qu’à la flambe. Ce reproche peut être d’ailleurs formulé à tout livre ayant été produit par un joueur des très hautes limites n’ayant pas nécessairement de grandes qualités pédagogiques. Par chance pour nous, Farha fait deux efforts notables : 1) il prévient, met en garde le lecteur qu’il y a un « style correct » et rentable pour joueur en Omaha avec succès, et un « style Sam » à l’endroit duquel il est préférable de montrer plus de circonspection !, et 2) il se montre capable, malgré tout, d’être clair et bon vulgarisateur dans ses explications, rendant son écriture et son approche abordables. Ces éléments précisés, le lecteur peut s’enfoncer dans la lecture.
Et découvrir une variante dont tous les joueurs de poker ont entendu parler, sans jamais avoir vraiment voulu en explorer le contenu au-delà de quelques tentatives sur des tables online en micro-limites, « pour voir ». Bien souvent avant de prendre leurs jambes à leur cou, dégoûtés de subir autant de bad beat de la part d’adversaires suivant jusqu’à la river magique transformant leurs tirages en main gagnantes. Surtout en micro-limites où le niveau est proche du 0, et où le gambling est la norme de neuf joueurs sur dix. Le joueur de Texas Hold’em qui n’a pas été sensibilisé aux subtilités du Omaha et ne connait pas les équités de ses mains –en somme qui joue en Omaha comme il joue en NLH- connait effectivement quelques déboires assez rapidement. Clairement, malgré leurs similitudes, ce sont deux jeux différents. Au NLH, un brelan floppé va presque toujours offrir la main gagnante ; en Omaha, il sera très souvent écrasé par un tirage adverse. Plusieurs raisons à cela :
- Tout d’abord, avec 4 cartes en main, l’adversaire multiplie ses possibilités, et peut s’offrir le luxe de tirages lui permettant de tirer parfois la moitié du paquet !
- Comme elle se joue en Pot Limit, cette variante offre moins facilement l’occasion de briser les cotes de l’adversaire. Même miser à hauteur du pot ne suffira pas à faire fuir du coup un adversaire qui tire la couleur, la quinte par les deux bouts tout en détenant déjà deux paires sur le flop ! Dans ces cas précis, miser le pot pour défendre son brelan floppé va souvent conduire à quelques désillusions.
La question du « retirage »
Cela peut exister également en NLH mais c’est tellement rare que l’on s’en occupe moins ; c’est le retirage. Avec quatre cartes en main, et l’obligation d’en utiliser deux pour la constitution du jeu final, il existe des possibilités de composer une main avec deux d’entre elles, et s’offrir un tirage vers une main encore meilleure avec les deux autres.
Par exemple la main 4(c) 5(d) 6(c) 7(s) sur un flop : A(c) 2(c) 3(s), est très forte puisqu’elle a déjà composé une main, et bénéficie d’un retirage à couleur (et d’un retirage pour une quinte supérieure bien que cela ne change pas grand-chose).
Parfois, un retirage n’est pas une bonne nouvelle. Dans le cas qui nous intéresse, nous avons la main max, ce qui en Omaha n’est pas pour nous déplaire. Néanmoins, si un nouveau trèfle venait à sortir, nous permettant de changer notre quinte en couleur, qui a une valeur pourtant supérieure sur l’échelle de hiérarchie des mains, alors nous n’aurions plus la main max puisque n’importe quelle couleur supérieure à notre 6§ nous battrait. Dans un premier temps, on peut penser que c’est plutôt contradictoire de préférer que notre main reste « un cran en dessous » plutôt que d’évoluer en main plus forte dans la hiérarchie, et pourtant on retrouve ce phénomène également en NLH, notamment lorsque vous avez la conviction de défendre la même paire que votre adversaire sur le flop, mais avec un kicker faible. Dans ce cas, plutôt que la doublette qui vous donnerait un brelan mais maintiendrait votre problème de kicker, vous préférez que votre kicker problématique se transforme en deuxième paire salvatrice, bien que deux paires soient un cran en-dessous du brelan.
Un autre élément qui surprend toujours les joueurs transfuges du Texas Hold’em, c’est le conseil qui est parfois donné par les spécialistes de la discipline de … se coucher au flop avec la main max ! Cela peut sembler hallucinant mais coucher la main max peut s’avérer, dans certains cas précis, une décision EV+. Ce type de décision déchirante s’effectue notamment lorsque vous êtes convaincu d’avoir, à ce stade du coup (c’est-à-dire, essentiellement, au flop), par exemple la même quinte que votre adversaire, mais sans retirage couleur ou full. C’est-à-dire que votre main est faite et ne s’améliorera plus, tandis que pour votre adversaire, non seulement sa main est faite mais il retire pour une main supérieure. Vous n’avez aucune chance de gagner ce coup (puisque dans le meilleur des cas vous le partagerez) mais vous avez des chances de le perdre (alors que votre adversaire, dans le pire des cas, partagera, sinon il le gagnera puisqu’il a les armes pour défaire votre main). Et un joueur sérieux sait qu’une main qui joue pour emporter seulement une partie du pot quand elle gagne, et perdre son intégralité lorsqu’elle perd, n’est pas une main rentable.
En Omaha plus qu’en NLH, chaque street est susceptible de complètement réformer la physionomie d’un coup en cours. C’est pourquoi Sam Farha conseille de ne jamais slow-play votre main lorsqu’elle a touché le flop, car le turn pourrait déjà la contrefaire. Il y a évidemment des situations très particulières où le slow-play est moins dangereux, voire malin, notamment après avoir touché un monstre absolu de type full max, carré, quinte flush. En fonction de la partie et des joueurs qui la composent, il semble assez évident que flopper un carré sur un flop qui présente des tirages quintes ou couleurs contre deux, voire trois adversaires, est une situation qui justifie de sous-jouer, au moins sur le flop.
Un livre intéressant
Le livre de Sam Farha n’est pas seulement intéressant parce que le Omaha est une variante intéressante, mais parce que la plume de l’auteur est agréable et attachante. De même que les conseils qui sont donnés sont lucides et la construction de l’ouvrage clair et compréhensible. On regrettera quand même la minceur du volume, bien que la version éditée chez Fantaisium utilise les mêmes ficelles qu’à l’habitude (papier épais, impression en gros caractères, nombreuses pages commerciales en fin d’ouvrages, etc.), étoffant l’objet en lui donnant une illusion d’épaisseur.
Parmi les points négatifs, on note également les interventions intrusives de l’éditeur, sous forme de notes de bas de pages, parfois utiles, parfois franchement lourdes (notamment les notes qui renvoient à d’autres livres de poker, édités par Fantaisium comme par hasard, où comment faire sa pub en se servant du texte de l’auteur). Dans le même genre, on peut aussi déplorer les commentaires tape à l’œil sur la couverture, notamment le « triple champion du monde de Omaha », en parlant des trois bracelets WSOP de l’auteur, sachant parfaitement que ce livre, s’adressant à un lectorat déjà impliqué dans le poker, n’aura pas besoin de ce genre d’artifices publicitaires primaires pour s’intéresser au livre ; et que les profanes absolus du poker –les seuls susceptibles d’être impressionnés par cette mention racoleuse-, ne pratiquent de toute façon pas cette variante et n’achèteront pas ce livre, quelque que soit sa couverture.
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