Poker Tells, par Joe Navarro et Phil Hellmuth
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Les « tells » sont un monde à part dans le poker. La plupart des joueurs, à tous les niveaux, sont convaincus que savoir les reconnaitre est un avantage important, et pourtant bien peu finisse par réellement en tenir compte dans une décision, a fortiori dans un tournoi dont l’enjeu est important. Même lorsqu’il est convaincu que la main tremblante de son adversaire a une signification, que la posture de son buste après qu’il ait relancé aussi, le joueur peinera souvent à en faire un élément de conclusion. Maintenant que les mathématiques, qui ont conceptualisé l’approche dite « EV » (Expected Value, espérance de gain), ont gagné leurs lettres de noblesse dans le monde du poker, le joueur a tendance à ne plus accorder de crédit qu’à ce qui relève de la « science précise ». Les mathématiques, les cotes, les probabilités, sont cette science précise qui, lorsqu’elle est scrupuleusement observée, ne nous trahit jamais. Les tells, eux, sont beaucoup plus aléatoires, beaucoup plus difficiles à apprivoiser car si une probabilité est la même quelque soit l’adversaire, un tell peut avoir plusieurs significations en fonction de celui qui l’émet, et dans quel contexte.
Le fait que le poker en ligne occupe l’immense majorité des parties et des joueurs n’est pas sans avoir relayé les tells loin des principales considérations. Même lorsqu’il joue en live, le joueur Internet garde en tête de toujours tenir compte des paramètres qu’il observe aussi sur son écran. Il faut ajouter que même s’il le voulait, il n’est pas nécessairement un expert pour décrypter le langage non-verbal dans la mesure où il n’en a pas besoin pour jouer sur Internet. Même si, ici et là, quelque joueur online affirme avoir décidé un hero call magistral sur la base d’un tell qu’il a repéré chez son adversaire dans une partie live, le doute est permis. Qu’importe, la supériorité technique qu’il possède de toute façon en maitrisant les outils mathématiques et stratégiques lui suffit normalement à tenir la dragée haute à quiconque dans les tournois en dur. C’est d’autant plus vrai que la fréquence des cas où un tell aura une incidence réelle et décisive dans un coup est dérisoire par rapport à toutes les fois où ce sont les connaissances mathématiques et techniques qui motiveront des décisions gagnantes.
Pourtant, faut-il renier l’importance des tells ? Joe Navarro, ancien du FBI où il menait les interrogatoires, convoqué par le légendaire Phil Hellmuth, joueur de live au palmarès le plus étoffé, affirme que l’on n’accorde pas assez d’attention à cette science qui peut pourtant se révéler fondamentale. L’ouvrage qu’il cosigne avec le Poker Brat précise que Navarro n’a pas découvert le poker et l’usage que l’on peut faire au poker de la communication non-verbale à l’occasion de l’écriture de ce livre uniquement. Mais qu’il a également tenu des cours et des conférences dans ces centres d’instruction de poker, les « Camps Hellmuth », où des joueurs ont pu être sensibilisés à ce savoir. Evidemment, le livre ne manque pas de conter moult histoires où des joueurs, fraichement enseignés de ce savoir, ont pu le confronter à la réalité de parties live pour en tirer le meilleur parti financier. Bien que cela soit aussi, de fait, un argument de vente, il est évident que ces récits ont toutes les raisons d’être authentiques. Car les tells sont une réalité, tout simplement !
De son côté, François Montmirel avait glissé dans l’un des ouvrages qu’il a publié le récit d’une anecdote, dont il tirait une certaine fierté : assis juste à côté du Doyle Brunson dans un tournoi, Montmirel assurait avoir su lire un tell chez le texan, tell qui lui a permis de prendre sur lui un ascendant. Réalité ou énième fanfaronnade montmirellienne, l’observateur appréciera à sa guise.
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Le texte de Joe Navarro est objectif dans la mesure où il ne se contente pas de livrer au lecteur une somme d’affirmations brutes en prétendant leur objectivité fiable à toute épreuve. L’auteur met en garde : attention à ne pas croire qu’un tell observé chez un joueur, ayant eu une certaine signification, soit observable chez tous les autres joueurs. Et quand bien même il le serait, peu de chance pour qu’il ait la même signification. Pour confirmer le propos, Navarro conseille de ne jamais se fier à un tell pour prendre une décision :
- Si c’est la première fois que vous l’observez chez votre adversaire
- Si ce tell est votre seule et unique argument de conclusion
- Si ce tell n’a pas été confirmé par d’autres éléments
Cela veut dire qu’un tell, pour qu’il recouvre un sens dans une démarche de lecture comportementale, doit avoir été conforté dans ce rôle. Si se frotter le nez est souvent synonyme de mensonge, un joueur peut très bien ne pas mentir et se frotter le nez malgré tout, par exemple parce qu’un petit insecte volant sera venu le lui chatouiller, ou qu’il souffre d’une petite inflammation dermatologique. Pour être conforté dans l’idée que ce tell revêt une signification de mensonge (bluff), il faut l’avoir observé préalablement chez le même joueur et que ses manifestations soit le plus possible conforme au constat recherché. Si l’adversaire, les six fois où il a été pris en bluff s’est frotté le nez cinq fois, alors vous pouvez commencer à considérer sérieusement qu’il y a proximité entre le geste et le sens. C’est pourquoi Joe Navarro conseille d’observer les joueurs à votre table à chaque instant, y compris et surtout lorsque vous n’êtes pas vous-même impliqué dans le coup. Ne rien rater des attitudes, déceler des mouvements suspects, des expressions, des postures, et en découvrant les cartes lors des showdown, procéder aux associations.
L’auteur met également en garde contre le tell comme seule élément de conclusion, surtout si vous n’avez pas fait ce travail d’observation. Parfois, impliqué dans un coup qui, sur la river, vous met dans une situation difficile où votre décision de suivre ou de vous coucher va engager une grosse partie de vos jetons, vous n’aurez pas grand-chose sur quoi vous appuyez pour vous décider. Le joueur a joué le coup d’une manière incompréhensible, son style en fait un adversaire illisible, aussi vous pourriez être tenté, pour prendre votre décision, de vous accrocher à un illusoire tell, comme un soufflement, un mouvement d’yeux, une impression de gêne, etc. Navarro ne considère pas un tell comme suffisant en tant qu’expression seule et dissociée d’un contexte. Son conseil : un tell doit confirmer un faisceau d’éléments pour qu’il mérite qu’on lui accorde une confiance aveugle.
Mieux, l’auteur de Poker Tells enfonce le clou : un tell, pour être un tell, doit être confirmé par un autre. Tant que ce n’est pas le cas, ce n’est pas un tell, c’est simplement un mouvement du corps sans signification particulière. Un adversaire qui va adopter une certaine posture après un min-raise sur le turn, si par le passé vous l’avez souvent vu faire ce min-raise avec des mains qui se sont relevées être des monstres, alors vous savez que vous pouvez considérer l’arrivée de cette posture, dans ce contexte précis, comme confirmation de ce que vous avez déjà noté sur lui. Avec quantités de variations, d’exemples et de contre-exemples, de spécificités et d’orientations, l’auteur expose cette approche comme la philosophie la plus sûre pour intégrer au mieux la science du langage non-verbal.
Les faux tells
Par « faux tells », l’auteur entend décrypter un signal comportemental envoyé par un joueur à son adversaire dans le but de lui faire interpréter l’action d’une certaine façon quand en réalité cela veut dire exactement l’inverse. En somme, simuler la faiblesse avec une main forte, et la force avec une main faible. Dans ce registre, les joueurs live aguerris connaissent le tell suprême observable chez les plus mauvais comédiens ; celui qui consiste, en pur bluff, à intimider son éventuel suiveur en le fixant dans les yeux, voire en lui parlant l’air menaçant. Dans la même catégorie, le faux tell qui consiste, avec une main puissante, à faire semblant d’être hésitant, d’adopter une voix fébrile, etc. De nos jours, ces faux tells sont devenus des pièges en puissance. Généralement entre deux joueurs ne se connaissent pas, l’arrivée de ce genre de tell peut dire tout et son contraire ; nous parlons d’interprétation au premier degré, au deuxième, au troisième, etc. Masquer la puissance de sa main en mimant la fébrilité du comportement, alors qu’en réalité la main est vraiment fébrile, mais le faux tell est utilisé au troisième degré. L’adversaire se retrouve dans la situation pénible où il doit essayer d’interpréter un signe qui peut avoir toutes les significations. D’où la nécessité de rechercher d’autres tells avant de tirer des conclusions, et l’auteur, optimiste, de préciser : qu’occuper à simuler un faux tell, le joueur va souvent laisser s’échapper d’autres tells, sans comédie ceux-là.
Certaines parties du corps sont plus sincères que d’autres
Alors que beaucoup d’apprentis détecteurs de tells sont convaincus de pouvoir lire leurs adversaires en observant leurs mains ou leurs visages, Joe Navarro brise cette idée reçue et explique qu’en réalité, ce sont les pieds qui expriment le plus sincèrement le ressenti d’une personne à une table de poker. La façon de les placer sous la chaise, en face de la chaise, sur les côtés, à plat, «en position du coureur », etc., sont des facteurs plus crédibles qu’une main qui tremble, un regard qui se détourne. Evidemment, ce sont aussi les parties les moins accessibles à l’œil à une table, mais personne n’a dit que l’exercice de la détection de tell était facile …
Néanmoins, le visage est également un excellent miroir du ressenti humain. Navarro ne manque pas de revenir sur les façons de détecter un sourire franc (caractéristique d’un état de confiance, trahissant plutôt une bonne main) d’un sourire surfait, forcé. Il explique sur le cerveau humain ne parvient pas, lorsqu’il est contrarié, à simuler certains « contre-signes », comme activer certains muscles faciaux, rendant difficile de simuler un sourire franc lorsqu’on est contrarié par exemple. Et ainsi de suite sur plusieurs pages particulièrement succulentes et instructives.
La science au service de la détection de tells
Les progrès de la science, notamment l’étude du cerveau humain par radiographie des zones, a permis d’en savoir davantage sur le fonctionnement du cerveau, et la gestion par lui des émotions. Après les mathématiques, la psychologie, c’est l’autre grand apport de la science au bagage technique du joueur de poker.
On apprend notamment que le cerveau est en réalité multiple, et que certaines parties régissent la raison, d’autres la passion, la mémoire, etc. Pour le sujet qui nous intéresse, c’est une information importante. En fait, le joueur n’a pas besoin de savoir quelle partie du cerveau de son adversaire va générer les tells, il a seulement besoin de savoir que le cerveau est capable d’envoyer des messages au corps, qui enverra des signaux involontaires, ou difficilement maitrisables.
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Un tell n’est pas toujours un signal inconscient qui trahit le joueur, qui masque un mensonge, qui simule une force, etc. Le plus souvent, les joueurs émettent des signaux sans s’en rendre compte tout simplement parce qu’ils ignorent que ces signaux trahissent beaucoup de leurs ressentis sur l’Instant T. Si la plupart des joueurs évitent les tells génériques les plus basiques, connus, qu’ils soient attestés ou non d’ailleurs, très rares sont ceux qui savent qu’en réalité, le corps est un véritable concert de tells, à chaque instant de la partie.
Le livre propose de revenir sur ces tells-là, les plus subtils, les plus discrets, ceux qui font mouches. L’auteur précise d’ailleurs en début de volume que beaucoup des tells qu’il décrit dans ce livre sont portés à la connaissance du lecteur pour la toute première fois. En somme, un livre intéressant, avec un contenu assez riche et sans trop de fioriture. Elément appréciable qui tranche avec la majorité de la littérature sur ce sujet : l’auteur ne dit pas seulement ce que veut dire un tell, il explique pourquoi et comment, par quel mécanisme cérébral et nerveux ce tell survient. Le tout sans être barbant ou illisible, ni pompeux, ce qui en soi est une réussite !
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