Accueil » Actualité » Les Joueurs (rounders, 1998) : les erreurs du film (poker)

Les Joueurs (rounders, 1998) : les erreurs du film (poker)

Affiche de film rounders les joueursS’il est un film qui a marqué la conscience des amateurs de poker, c’est bien Les Joueurs, sorti aux Etats-Unis en 1998 sous le titre original « Rounders », réalisé par John Dahl. Il est vrai que l’ambiance du film tranche avec ce qu’est devenu le poker aujourd’hui, à savoir un phénomène de société médiatisé qui s’est attaché pendant des années à s’éloigner de cette image qui lui collait au corps, celle d’un jeu de voyous dont les parties se déroulaient dans des glauques enfumés d’arrière bars, entre mafieux, escrocs, tricheurs et autres voleurs. Mais le film date de la fin des années 90, nous sommes alors avant le boom du poker qui va permettre le polissage de son image ; et puis cela reste un film avec ce qu’il doit contenir de folklore pour séduire le spectateur. La plupart des films plus récents sur le poker ont effectivement plutôt abandonné ce folklore pour raconter des histoires de tournois et de jeune joueur « pris en charge » par un vieux maitre de la discipline, reprenant à leur compte l’imagerie traditionnelle des films d’arts martiaux. Le poker comme école d’apprentissage de la vie avec valeurs morales, rites initiatiques, débuts trébuchants et victoire finale le tout sous les applaudissements des parents fiers de la réussite de leur chère tête blonde, le Kid de Cincinnati n’en reviendrait pas s’il voyait ce spectacle.

Néanmoins, malgré sa popularité auprès des joueurs de tous les niveaux qui y voient, c’est selon, soit un déclencheur de leur passion, soit un vrai modèle à suivre, soit un simple divertissement, le film regorge d’erreurs factuelles de toutes natures qui amusent le connaisseur. Nous allons répertorier les principales de ces erreurs, non dans une démarche de pure moquerie mais pour vérifier le fossé entre la réalité du jeu moderne et sa représentation cinématographique. Nous utiliserons pour cela la version en français du film, version qui ajoute précisément des erreurs de traduction, trahissant l’absence de recours à des spécialistes par les équipes de doublage. Nous ne considérerons pas ces erreurs de traduction comme des erreurs originales du film, puisque ce serait attribuer à celui-ci la responsabilité de fautes commises par d’autres.

Cet état des lieux ne se concentre que sur la toute première partie du film, la scène d’ouverture.

**

Dès les premières secondes du film, nous voyons que le héros s’intéresse au poker puisqu’il possède un exemple du livre de Doyle Brunson, Super System, et une cassette vidéo pédagogique de Mike Caro sur les tells. Ce détail est important pour la suite. On notera, amusé, que le héros cache des liasses de billets que l’on comprend gagnées au poker … dans des livres de poker, soit exactement le premier endroit où nous serions tentés d’aller vérifier. Passons.

Mike, le héros, arrive dans un bouge immonde qui ressemble à un sous-sol désaffecté ignoble ; nous sommes chez Teddy KGB, un russe qui organise dans son club privé des parties chères, mal fréquentées certes, mais lucratives pour qui sait se défendre au poker. Il s’approche du comptoir de changes, dépose ses précieuses liasses et demande à Teddy : « donne-moi trois piles de 10.000 ». Etonnante requête, que veut dire « trois piles de 10.000 » ? S’il parle de « trois caves » à 10.000, c’est déjà plus crédible sur la forme mais tout aussi douteux sur le fond : le joueur se caverait non à 30.000 dollars mais à 3 fois 10.000, dans quel but ? Vouloir jouer avec, sur la table, une profondeur réduite dans le but éventuellement de recaver en cas d’assèchement des fonds n’a pas grand intérêt (y compris en terme de bankroll management) surtout quand votre principal interlocuteur et adversaire sait de toute façon que vous avez bel et bien un capital de 30.000 dollars en jetons sur vous. Teddy KGB s’exécute et lui dépose … 15 piles ! Tous les jetons présentent la même valeur, la même couleur, $100, présentés sur des rakes pesant chacun 10.000 dollars. On a donc nos « trois piles », qui en fait étaient donc « trois rakes ». On comprend un peu mieux mais on se demande toujours l’intérêt d’avoir ainsi formulé sa demande ! L’observateur assimile donc qu’un rake est constitué de 5 piles de 2000 dollars chacune. Un détail important pour la suite.

Mike explique à quel genre de jeu il vient se frotter : « le Las Vegas sans limite de pot », aujourd’hui nous dirions « le Texas Hold’em No Limit ». Il ajoute aussitôt : « cave minimum, 25.000 dollars ». Chargé de 30.000, il vient donc jouer full bankroll en se cavant quasiment au minimum, ce qui risque de lui laisser assez peu de latitudes face à des joueurs mieux dotés. Un problème quand on sait que le héros vient pour contredire ses futurs adversaires (qui le prennent pour un « gagne-petit », dixit lui-même) en prévoyant de les faire changer d’avis ; d’accord, mais le jeu (quasiment) short stack ne laisse pas beaucoup de place pour installer une stratégie de jeu et pas assez de profondeur pour mettre en place des moves techniques. Avec peu de jetons par rapport aux blinds et aux tapis de ses adversaires, notre ami Mike est surtout condamné à faire la part belle aux joyeusetés de la chance qui prend une place accrue dans ce genre de situation. On espère qu’il n’est pas là en train d’appliquer des conseils lus dans Super System de Doyle Brunson.

« Je ne connais pas d’autres variantes où des fortunes passent aussi vite de main en main. Un excellent joueur peut perdre la tête et tout ce qu’il a devant lui en s’accrochant jusqu’au bout pour connaitre la dernière carte ! », il parle de la river. Or, un excellent joueur ne fait pas cela, un gambler oui, mais un excellent joueur connait et respecte les cotes et les pourcentages en cours, c’est en partie ce qui fait de lui un excellent joueur. Mike semble avoir une définition bien à lui de ce qu’est un excellent joueur (un joueur capable d’aller chercher un tirage douteux au prix de tout son tapis), on comprend mieux qu’il s’imagine prouver qu’il est génial au poker en venant jouer full bankroll une partie de gros requins en étant cavé au minimum.

Enfin s’engage un coup de poker. Ils sont en short-handed (ils sont 4 joueurs à la table, Mike, KGB et deux anonymes). On ne sait toujours pas ce que sont les blinds mais lorsqu’il relance à 500 préflop, Mike nous aide à évaluer qu’elles sont peut-être de 100-200 (50-100 semblait exclu puisqu’il n’a acheté que des jetons de valeur 100 devant lui. Or, à la table il a des jetons d’une autre valeur ; seul problème : ils sont en nombre exactement semblable à ceux de 100 !). 200-400 ne permettrait pas une relance à 500, par élimination nous allons considérer qu’ils jouent aux blinds 100-200 (il aurait 300 BB en cas de blinds 50-100 et 150 aux blinds 100-200). Cela dit, une relance à 2.5X la BB semble modeste dans une partie de cash-game de ce type. Passons à la suite, car de toute façon ce détail ne change pas grand-chose à la suite ubuesque du coup. Il relance donc à 500 avec A9 de trèfle. KGB pose des jetons devant lui avant la donne, on pense à des antes mais comme tous n’en font pas autant, on croit plutôt à la blind. Le joueur à gauche de KGB est premier à parler (et à se coucher), nous informant que le russe est de grosse blind, plaçant le bouton sur Mike. Entre les deux, l’anonyme de petite blind va se coucher. KGB suit la relance de 500, portant le pot à 1100 dollars.

Mike deale (confirmant sa présence au bouton). Le flop vient : A 9 8, avec deux piques. Deux paires max pour Mike. Là-dessus, le héros explique qu’avec la force de sa main, normalement il miserait petit pour appâter mais qu’en face un expert de la trempe de KGB à qui on ne l’a fait pas, il va « miser gros » pour « faire croire qu’il veut acheter le pot », espérant être surrelancé. Optimiste, mais à sa décharge nous allons supposer naïvement qu’il existe entre eux un gros metagame qui permet à Mike d’espérer cette issue heureuse. Et en effet il mise gros : 2000 dollars, soit 2 fois le pot ! Teddy n’obéît pas aux plans de Mike et se contente de suivre, portant le pot à 5100 dollars. Mike laisse transparaitre une belle grimace sur son visage, singeant on ne sait trop quoi ; quelque chose entre la gêne et l’embarras. « Mince, il m’a payé, je suis foutu ! », pourrait-il avoir écrit sur son front. Amusant de la part d’un joueur qui affronte un type présenté comme un redoutable requin aguerri (au poker live, forcément, le jeu online n’existant pas encore) après avoir suivi les cours de Caro sur les tells dont il garde les VHS à la maison. Visiblement, il n’a pas retenu grand-chose.

Le turn est tiré et c’est le 9 de cœur. Mike transforme ses deux paires en full aux 9 par les As. Dans la version française, KGB dit à Mike : « A toi de parler », on suppose que c’est une façon de « passer la main », un checke en somme. Mike répond : « Un coup pour rien » pour signifier qu’il checke aussi. Un langage original, mais passons. Checker ici au turn dans un coup où le flop a été overbeté et suivi, c’est surprenant. Si KGB a payé aussi cher sur ce flop, soit c’est avec l’As auquel cas la doublette du 9 ne devrait pas l’inquiéter outre-mesure, soit c’est avec le 9, auquel cas on se demande, avec un full, pourquoi Mike ne cherche pas à lui faire payer cher ce précieux brelan pour faire gonfler le pot et lui prendre plus gros sur la river. Si KGB chasse un tirage (quinte ou couleur, ou les deux) comme nous pouvons aussi le supposer après ses deux checkes, miser autour de 2000 (dans 5100) ne devrait pas lui faire peur au regard de son jeu de toute évidence assez lose. D’ailleurs, Mike voit son adversaire sur le tirage couleur puisqu’il se dit : « J’espère que Teddy va recevoir un pique ».

Bingo, le pique tombe justement sur la river. Le 3. Le russe prend alors l’initiative et, dans un pot de 5100 dollars, va miser 15.000 dollars, soit trois fois le pot. La réponse du berger à la bergère, en quelque sorte. Mike, qui mime l’embarras, demande un peu de temps pour réfléchir, et faire croire qu’il est déstabilisé. Evidemment, il est convaincu d’être devant, aussi on ne voit pas bien l’intérêt de faire ce cinéma à ce moment du coup. Il ne va pas seulement suivre en étant convaincu d’être devant, sinon c’est du slowroll et vu l’endroit, et l’adversaire, on n’a pas envie de jouer à ça. Il va évidemment relancer, à tapis. Mike, l’expert du poker, connaisseur des tells, jouant contre un vieux roublard des parties live, se comporte comme un débutant dans une partie de cuisine avec l’oncle et le cousin. Pour deux raisons :

-          Quel livetard va se laisser duper par ce cinéma ridicule ? Montrer ostensiblement, avec autant d’artifices, que l’on est embêté, pris dans une décision difficile, pour finalement envoyer le tapis, c’est léger.

-          En misant 15.000 dans 5100 dollars, KGB construit un pot de 20.100 dollars, or Mike s’est cavé à 30.000. D’après le tapis qu’il a devant lui, il n’a pas fait évoluer cette somme de façon radicale quand le coup débute. Le russe mise probablement pour envoyer un signal de non-retour ; ce ne sont pas les quelques dollars de plus que Mike est capable d’engager en cas de relance à tapis qui feront fuir le russe.

Mike termine son numéro et relance en effet, à hauteur de son tapis en effet, soit 33.000 dollars*. Vu la séquence, on imagine mal KGB en plein bluff ici. S’il a la couleur, il paiera de toute façon, que Mike ait fait son numéro de cirque ou non. La suite vient clôturer cette scène surréaliste quand Mike annonce : « ouais, mon tapis, je ne crois pas que tu aies les piques ». S’il n’a pas les piques, soit il est en pur bluff et ne payera pas (alors pourquoi faire ce numéro ?) soit il a un full et il payera (alors pourquoi faire ce numéro ?). Finalement, c’est KGB qui se lance dans un slowroll démoniaque, faisant durer le suspense avant de dévoiler sa paire d’As servie, lui offrant un full supérieur à celui de Mike.

*Ici, le propos est ambigu. En effet, le héros dit : « tes 15.000 plus tout ça [il montre ses jetons], c’est-à-dire 33.000 dollars. Doit-on comprendre que les 15.000 et les 33.000 s’additionnent, le créditant d’un tapis de 48.000 dollars, ou que les 33.000 contiennent les 15.000 demandés par le russe ? Devant lui il a 3 piles de jetons de 100. Chaque pile contient 20 jetons, soit 2000 dollars. 6000 dollars en jetons vert, à côté desquels trônent 4 piles de jetons d’une autre couleur. Quelle est la valeur de ses jetons ? Calculons : 4 piles de 20 jetons, soit 80 jetons. 6000 dollars (de jetons vert) que l’on retire de 33.000 dollars ; les autres jetons sont supposés représenter 27.000 dollars. Cette somme divisée par le nombre de jetons restant (80) : 337 dollars par jeton (une valeur qui n’a évidemment aucun sens, et qu’il faut arrondir car il n’y a pas exactement 80 jetons mais « environ 80 jetons »).

En faisant l’autre calcul (du scénario où la relance à 33k contient les 15k), la valeur de ce jeton est de : 225 dollars (à arrondir également). Dans tous les cas, on voit qu’à aucun moment ils ne peuvent valoir 50 dollars, ce qui permet de résoudre l’énigme des blinds dont il est exclu qu’elles puissent être de 50-100. Des jetons de 300 n’étant pas franchement commodes à une partie aux blinds 100-200, tout laisse à croire que ces jetons mystérieux valent 225 arrondis à 200. Dans ce cas, les 33.000 de Mike contiennent les 15 du russe, aussi la relance à tapis n’est que de 18.000 dollars, dans un pot de 20.100 dollars. Un élément qu’un joueur aguerri comme Teddy KGB n’aura pas manqué de prendre en compte au moment de miser la river, rendant encore plus ridicule le petit cinéma de Mike à ce moment du coup.

Problème : si ces jetons mystères valent 200, dans la mesure où il en possède 4 piles de 20 jetons, soit 4×4000 = 16.000 + 6000 en jetons vert, il n’a devant lui que 22.000 dollars quand il annonce une relance de 33.000 ! Pour que son tapis fasse les 48.000 qu’il annonce, il faudrait que la valeur de ces jetons mystère soit de $500. Auquel cas, pourquoi le joueur ne touche jamais à ses jetons de 500, y compris lorsqu’il mise 500 préflop ; mieux lorsqu’il mise 2000 au flop (il avance une grosse pile de jetons de 100 au lieu de 4 jetons de 500, sachant qu’il va avoir besoin de ces jetons de 100 pour payer les blinds durant toute la partie, ça n’a aucun sens).

A suivre !

URL courte: http://www.formulepoker.info/?p=2012

Publié par Jonathan Brunolier Archivé sous Actualité. Vous pouvez suivre les réponses à cet article par le RSS 2.0. Vous pouvez laisser une réponse ou un trackback sur cet article

1 commentaire pour “Les Joueurs (rounders, 1998) : les erreurs du film (poker)”

  1. grosse analyse :)
    par contre il aurait fallu analyser la VO et pas la VF (surement pleine d’erreurs de trad.)

Laissez une réponse

Sondage

Full Tilt peut-il renaitre de ses cendres ?

View Results

Loading ... Loading ...

Facebook

© 2012 Formule Poker. All Rights Reserved. Connexion - Designed by Gabfire Themes